La langue arménienne

 

Premier texte court et précis sur l’arménien écrit en français par Frédéric Feydit, ancien titulaire de la Chaire d’arménologie à l’Ecole des langues orientales de Paris

 

L'arménien est indiscutablement une langue de la famille indo-européenne. Sa position linguistique à l'intérieur de cette famille correspond assez bien à sa situation géographique, plus près du monde iranien que du monde hellénique. Le fond de son vocabulaire et celui de sa morphologie ne laissent subsister aucun doute sur leur origine. La syntaxe et la structure de la phrase étaient encore nettement indo-européennes dans la langue classique, si ce n'est que la notion de genre grammatical avait déjà disparu. On les trouve profondément transformées dans les deux langues modernes (arménien littéraire oriental et arménien littéraire occidental), lesquelles ont, en gros, la même structure grammaticale. Ces modifications sont la conséquence d'un perpétuel bilinguisme, mais ce bilinguisme n'a fait la plupart du temps que favoriser le développement de possibilités que l'on trouve à l'état sporadique dans la langue ancienne.

Au cours de l'évolution dont on peut constater de la langue classique vers les deux langues modernes, l'arménien n'a cessé de tendre vers une simplification et une normalisation de sa grammaire, ce qui a eu pour résultat d'en faire un outil d'une facilité de maniement et d'une précision extraordinaires. Grâce à une dérivation et une composition à la fois précises et souples, et aux possibilités illimitées, le vocabulaire arménien, déjà extrêmement riche en termes de base, peut exprimer avec la plus grande aisance et la plus grande rigueur les concepts les plus abstraits, et toute idée nouvelle reçoit immédiatement pour la désigner un mot composé qui lui est propre et que l'on forme presque spontanément. L'ensemble des qualités de la grammaire et du vocabulaire fait qu'en arménien le quiproquo, involontaire ou même volontaire, est pratiquement  impossible.

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L'arménien est une vieille langue de culture. Dès le Ve siècle, date de l'invention de l'alphabet national, la théologie et les disputes dogmatiques ont créé chez les traducteurs et les auteurs un souci de clarté qui a lentement réagi sur la langue. Au bas Moyen Age, le contact avec les Croisés et la constitution d'un royaume sur le modèle des états francs du Levant ont encore développé le caractère occidental de la culture arménienne. Et, malgré l'obscurantisme du milieu ambiant des dominateurs étrangers, les Arméniens ont réussi, grâce à des colonies d'émigrés établis en Europe ou par l'intermédiaire de missions culturelles envoyées en Occident, à garder le contact avec la civilisation (Ils ont utilisé l'imprimerie dès avant 1512 - date qui est portée sur le troisième volume d'une série d'ouvrages imprimés en arménien à Venise). Puis, dès le début du XVIIIe  siècle, la congrégation Mekhithariste installée à Venise a produit, à côté de travaux littéraires et philologiques, des ouvrages scientifiques nécessitant un vocabulaire approprié. Enfin, au XIXe siècle, un journalisme de qualité traitant de toutes sortes de questions d'actualité : littéraires, artistiques, scientifiques, politiques, économiques, etc. a achevé de mettre à jour le vocabulaire intellectuel.

Le résultat de ces quinze siècles d'élaboration est que l'arménien moderne est une langue de civilisation d'une qualité absolument exceptionnelle.

Paris, 1969

 Frédéric Feydit (1908-1991) 

 


 

 Les Arméniens, leur langue et leur littérature

 (Extrait d’une allocution prononcé par Maurice Leroy)

 

Les Arméniens, aux des moments de l’expansion prodigieuse les peuples (NDLR troisième millénaire), forment un de ces groupes qui, emportant avec eux un fonds de traditions communes : linguistiques, sociales, religieuses ; ils se modelant sur des réalités nouvelles, en modifier les caractéristiques premières et créer une structure originale. À une date à situer entre le Xe et le VIe siècle avant J.-C., ils s'installèrent dans leur habitat historique : les régions montagneuses des sources de l'Euphrate et du Tigre, le mont Ararat et ses environs, les bords du lac de Van, les rives de l'Araxe.
Au regard des autres nations indo-européennes, les Arméniens présentent une particularité remarquable : ils se sont trouvés très tôt coupés de tout contact avec les autres membres de la famille et entourés de populations alloglosses.
Les Arméniens, eux, malgré leur isolement, ont conservé leur parler, sauvegardant ainsi leurs traditions intellectuelles. Si l'on peut parler d'un miracle arménien, c'est bien de cette préservation tenace de la langue qu'il s'agit et la comparaison s'impose, sur le plan des langues romanes avec le roumain.
La mention des Armina par Darius Ier dans plusieurs de ses inscriptions monumentales fait entrer les Arméniens dans l'histoire au début du Ve siècle avant J.-C. Toutefois, les documents ne deviendront nombreux et pleins d'enseignements qu'à partir du Ve siècle de notre ère, c'est-à-dire au moment (la date traditionnelle est 414) où, Mesrob créa, avec une maîtrise étonnante, un alphabet de 36 lettres admirablement adapté à la phonétique. Ainsi une langue dont les antécédents nous restent inconnus, apparaît brusquement au jour et on constate dès l'abord qu'elle combine d'évidents archaïsmes — à la fois dans la structure morphologique et le vocabulaire de base — avec des innovations flagrantes.
C'est que le substrat ourartéen comme les nombreux siècles de sujétion politique de l'Arménie ont laissé des traces dans sa langue : d'une part, des traits de phonétique et même de morphologie sont à attribuer à un modèle caucasique ou asianique ; d'autre part, le vocabulaire reflète les influences diverses qui se sont exercées sur le pays : si, du moins antérieurement à l'empire byzantin, la civilisation gréco-latine a été peu représentée en Arménie, par contre la présence de l'iranisme a été constante.
Depuis sa conquête par les Mèdes de Cyaxare et les souverains Achéménides, l'Arménie n'a pas cessé d'être soumise à l'influence de l'Iran ; c'est pendant cette période qu'est entrée dans le vocabulaire arménien la plus grande partie des emprunts iraniens. Cette intrusion de termes iraniens dans le vocabulaire arménien a été si considérable qu'elle a trompé au siècle dernier les premiers comparatistes qui ont tout d'abord considéré l'arménien comme un dialecte iranien ; ce n'est qu'en  1877 que Hübschmann rétablit la véritable perspective  dialectale  en  démontrant l'autonomie de l'arménien.
La création de l'alphabet arménien fut pour l'Arménie un événement capital : elle contribua à affermir le sentiment national des Arméniens et favorisa le développement d'une forme particulière de christianisme, assez solidement assis pour résister aussi bien à la propagande du mazdéisme iranien qu'aux sollicitations du nestorianisme. Mais elle fut aussi un facteur essentiel du développement culturel : affranchissant le peuple arménien des tutelles grecque, syrienne et iranienne, elle favorisa l'éclosion d'une riche littérature nationale. Car, si les premiers textes écrits en arménien furent des traductions des Livres Saints, et tout d'abord des Évangiles d'après la version grecque, des compositions originales apparurent très rapidement, dues en ordre principal à des théologiens et à des historiens.
L'œuvre la plus ancienne, la plus vénérable aussi par la pureté de la langue et l'élégance du style qui en font le modèle par excellence de la langue classique, est le De Deo d'Eznik de Koghb : composée vers 445 par un auteur profondément imprégné de pensée classique, elle consiste en un traité théologique solidement charpenté qui, à l'occasion de l'exposé de thèses positives, prend à partie certaines doctrines adverses, païennes ou hérétiques.
D'autre part, la littérature historique se développe avec vigueur et, ici aussi, de la traduction ou de l'adaptation de textes étrangers  (surtout grecs), on en vient rapidement à des écrits originaux ; Korioun écrivit une Vie de Mesrob, rendant ainsi un juste hommage à son maître, l'inventeur de l'alphabet arménien ; de l'Histoire de Tiridate composée par Agathange, on a des parties en grec et d'autres en arménien et on discute sur le point de savoir quelle est la version originale : quoi qu'il en soit, la version arménienne est rédigée dans une langue châtiée et savante sans affectation ; la suite de l'histoire de l'Arménie au IVe s. a été écrite par Fauste de Byzance qui, dans un style pittoresque, s'est attaché à dépeindre la vie privée des grands et des petits aussi bien que la destinée politique et sociale du pays.
Ces écrivains forment, avec les traducteurs de la Bible et de quelques textes chrétiens (comme les Commentaires de S. Ephrem), ce qu'il est convenu d'appeler l'âge d'or de la littérature arménienne : c'est dans leurs œuvres en effet que la langue apparaît dans son plus haut degré de perfection : articulation claire de l'exposé, richesse et précision du vocabulaire, rythme balancé de la phrase.
Toutefois les générations suivantes ont fourni aussi d'excellents écrivains, particulièrement dans le domaine de l'histoire ; nous ne citerons que les plus marquants : Lazare de Pharpe a continué l'histoire de Fauste jusqu'à la fin du Ve s. tandis qu'Elisée, dans son Histoire de Vardan, faisait plutôt œuvre d'apologiste exaltant le patriotisme national ; Sébéos (VIIe s.) composa une Histoire d'Héraclius, plus appréciée des historiens que des critiques littéraires, et que continuera Léonce le Prêtre (VIIIe s.), auteur sobre et soucieux de précision ; Jean Catholicos (IXe-Xe s.) a fait dans un style trop précieux la chronique du IXe siècle tandis que son contemporain Thomas Artsrouni nous laissait des détails savoureux sur les mœurs des paysans et des montagnards ; Etienne Asoghk de Taron a composé une Histoire Universelle dont les derniers chapitres sont fort précieux ; Aristakès de Lastivert (XIe s.) a fait un récit émouvant, gâté parfois par trop de pathétique, des malheurs de sa patrie à son époque.
Un gros problème de date est posé par Moïse de Khorène, l'auteur d'une célèbre Histoire d'Arménie : la tradition le place au Ve siècle, mais la critique moderne est quasi unanime à considérer ce texte comme beaucoup plus tardif et le situe entre le VIIe et le IXe s., ce qui enlève certes à Moïse beaucoup de sa valeur historique mais ne diminue ni la fraîcheur de son style ni le charme des innombrables et instructives digressions qui ornent son récit.
Le Ve siècle avait vu l'épanouissement d'une littérature à la sève riche et vigoureuse ; dans les siècles qui suivirent l'érudition et la sécheresse prirent trop souvent le dessus : telle fut par exemple la tendance de l'école hellénophile qui s'appliqua à faire passer en arménien de nombreux textes de la tradition hellénique, tant antique que chrétienne, mais cette fois d'une manière désespérément servile ; et ce jargon pédant s'introduisit même dans des textes rédigés directement en arménien. Un des champions de ce style hellénistique fut David l'Invincible (VIIe s.), le philosophe par excellence de l'Arménie, dont les traités, considérés comme une des bases de toute éducation philosophique, ont été à tout propos compulsés et même pillés.
Toutefois l'œuvre de ces savants docteurs ne présente pas toujours un aspect aussi rébarbatif : il faut notamment citer à part une figure qui a dominé la vie intellectuelle du XIe s. : Grégoire Magistros dont on a dit qu'« il versifiait comme Homère et parlait comme Platon » ; grand seigneur mêlé de près à la vie politique et militaire de sa patrie, il fut un des rares écrivains de l'Arménie ancienne qui n'appartînt pas à la caste sacerdotale ; cet érudit, qui avait traduit Euclide et des dialogues de Platon, composa un savant commentaire sur la grammaire grecque de Denys de Thrace et aussi de nombreuses poésies qui valent plus par l'habileté de la versification que par le contenu ; mais la partie la plus intéressante de sa production est constituée par la collection de ses Lettres qui forment sans contredit un des joyaux de la littérature arménienne : recueil infiniment varié et riche, écrit dans un style détendu, où le génie de l'auteur se révèle sous toutes ses faces : tantôt théologien, tantôt philosophe, tantôt homme d'action, tantôt humaniste, tantôt encore écrivain  fantaisiste.
Ce n'est que tardivement que la poésie pénétra dans la littérature arménienne et tout d'abord sous la forme de la poésie religieuse : Grégoire de Narek (Xe s.) composa, dans un style torrentueux et remarquablement rythmé, un Livre de Prières qui eut un grand succès et fut communément appelé le Narek ; au XIIe s., un arrière-petit-fils de Grégoire Magistros, Nersès Klayetsi que la fraîcheur et le charme de ses poésies firent surnommer Chnorhali (« le Gracieux ») écrivit en vers l'histoire de l'Arménie et composa une complainte sur la prise d'Édesse ; son petit-neveu Nersès de Lambron, moraliste véhément et théologien éloquent, ajouta à ses œuvres érudites une vie rimée de Chnorhali d'inspiration médiocre ; tout aussi froids nous apparaissent les poèmes où Arakhel Siunetsi (XIVe s.) décrivit la création du monde. Mais entretemps était née une poésie profane populaire puisant son inspiration aux sources classique du lyrisme : l'amour, la mort, la patrie ; c'est l'œuvre d'une série de troubadours dont les plus anciens semblent se situer vers le XIIIe s. ; citons le plus célèbre d'entre eux, Nahapet Koutchag (XVIe s.), auteur de quelques centaines de petits poèmes, quatrains pour la plupart, écrits en langue vulgaire, d'un ton à la fois sensuel et précieux.
Enfin, il ne faut pas oublier de souligner que, si l'épopée de David de Sassoun n'a commencé à être notée qu'à la fin du XIXe siècle, elle remonte en réalité à une tradition orale populaire fort ancienne puisque Moïse de Khorène déjà fait allusion à maintes reprises à des épisodes   légendaires qui seront repris dans  cette  chanson  de  geste.
Un événement capital pour l'histoire de la culture arménienne fut la création au XIe siècle du royaume de Cilicie par des Arméniens fuyant l'invasion seldjoukide ; cet état disparut comme tel en 1375 mais ses habitants conservèrent fidèlement leur langue et leurs coutumes au sein de l'empire turc, et ce malgré des difficultés souvent considérables. On sait comment ces conditions précaires d'existence, comment, plus encore, l'épisode tragique de 1915 poussèrent un si grand nombre d'Arméniens à émigrer et à s'établir, en colonies souvent importantes, en Iran, au Levant, en Egypte, dans différents pays d'Europe et des Amériques.
Quant au vieux sol de la patrie arménienne, ou plus exactement à ce qui en après avoir passé de la domination ottomane à la souveraineté perse, il fut, dès la fin du XVIIIe siècle, absorbé par les Russes (qui fit partir de la Républiques Socialistes Soviétiques). 
Ces avatars politiques se reflètent dans la distinction dialectale très nette qui dès le moyen âge sépare l'arménien oriental (Russie, Iran) de l'Arménien occidental (Turquie et diaspora). Distinction nette mais qui n'entraîne pas, loin de là, l'incompréhension : si les nuances sont surtout marquées en phonétique à la suite de la deuxième mutation consonantique qu'a subie l'arménien occidental, les paradigmes grammaticaux, eux, peuvent toujours être présentés en parallèle. En d'autres termes, la différenciation dialectale, loin de constituer une barrière infranchissable, ne rompt pas l'unité de langue. 
En outre, il faut noter que, de part et d'autre, un conflit stérilisant (analogue à celui qui fait s'affronter en Grèce la δημοτιχή et la χαθαςεύοσα) a opposé le parler populaire à la langue savante figée dans son archaïsme ; de part et d'autre aussi des auteurs arméniens ont utilisé et utilisent encore pour leur production le russe ou la langue de leurs divers pays d'adoption. Beaucoup cependant restèrent fidèles à leur dialecte mais cette production restait sans éclat et ce n'est qu'au XIXe siècle que s'amorça une renaissance des lettres arméniennes.
En  Occident, l'abbé  Mekhitar  (1676-1749), en installant à Venise en 1717, dans l'Île Saint-Lazare, la congrégation des Mékhitaristes (dont une branche dissidente, émigrée à Trieste en 1773, se fixa à Vienne en 1810), a créé un centre intellectuel qui, par l'édition de textes anciens, la mise au point de grammaires et de dictionnaires, la publication de revues, a su préserver la tradition classique.
Au cours d'une histoire que les documents nous permettent de retracer pendant quelque 2 500 ans, les Arméniens ont connu les vicissitudes politiques les plus variées et, hélas ! trop souvent désastreuses ; ils ont aussi subi les effets d'une dispersion qui s'est opérée à l'échelle mondiale. Et cependant, le sentiment de leur unité ne s'est pas effacé et ils éprouvent pour leur passé à la fois de la fierté, du respect et de la fidélité. Ainsi, au-delà des contingences matérielles, ils ont réussi à sauvegarder l'essentiel, à savoir l'amour de leur culture, les trésors de leur tradition, la foi en leur destinée. N'est-ce pas là leur gage d'avenir le plus sûr ?

Maurice  Leroy (1909-1990), Secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie royale de Belgique. - Linguiste
(Allocution prononcée le 7 novembre 1965, au cours d’une séance solennelle  au Palais des Académies de Bruxelles)
 


 

Un texte traduite de l'allemand écrite au XIXe siècle sur l'histoire jusqu'au XIIe siècle de la langue arménienne

 

La langue arménienne a traversé trois périodes bien distinctes l'une de l’autre.

La première va jusqu'à Mesrob, au commencement du Ve siècle. D'après les écrivains postérieurs, l'arménien aurait déjà produit à cette époque un grand nombre de travaux littéraires, la plupart d'un contenu historique. Il ne reste malheureusement de ces travaux que quelques fragments, mais les auteurs de la période suivante les avaient encore à leur disposition. Il est impossible de remonter jusqu'à la phonétique particulière à cette période. La langue possédait alors une plus grande richesse de formes qu'à l'époque classique. Beaucoup de ces formes ont disparu dans la suite, d'autres ne sont restées que dans certaines expressions, d'autres enfin n'ont été conservées qu'affaiblies et tronquées. On employait déjà une écriture nationale, d'après le passage suivant de Philostrate : «… et captant quident in Painphylia aliquiaftdo panthefam cum torque quem circa collum gestabat, Aureus autem ille erat armeniisque inscriptus litteris hoc sensu: rex Arsaces deo Nysaeo. Regnabat nempe tcmporibus illis in Armenia Arsaces.» Philostrate vivait vers l’an 200 de l’èrc chrétienne.

La deuxième période s'étend du Ve au XIIe siècle et comprend les écrivains classiques de l'Arménie. Elle commence avec l'indroduction d'un nouvel alphabet par Mesrob dont l'œuvre, à cette occasion, fut double : il classa d'abord les sons de sa propre langue dans un ordre emprunté au grec, puis créa, pour les exprimer, de nouveaux signes (litterœ Mesrobianœ) basés vraisemblablement pour la plupart sur ceux qui étaient en usage dans la période précédente. C'est à exposer la phonétique, les formes grammaticales et la syntaxe de la langue, employée pendant cette période que la présente grammaire est destinée.

La troisième période, qui commence avec le XIIe siècle, se caractérise d'abord par l'addition de deux nouvelles lettres à l'aphabet de Mesrob, օ pour ô et ֆ pour f. La prononciation de certains sons se trouve modifiée ; les formes grammaticales subissent des changements importants. Une écriture cursive vient s'ajouter à l'ancienne écriture de Mesrob.

 Dr Max Lauer

Texte original en allemand du Dr Max Lauer dans : "Grammatik der classischen armenischen sprache", Wien, 1869, 
traduit par Auguste Carrière dans :  "Grammaire arménienne",  Maisonneuve, Paris, 1883.

 


 

Lire dans les pages arméniennes un  texte d'Antoine Meillet sur la langue arménienne, extrait du livre "Armenian Grammar par le Père Sahag L. Kogian, Imprimerie Mekhitaristes, Vienne, 1949.


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Article de Jean-Pierre Mahé paru dans les Nouvelles d'Arménie Magazine, numéro 14, Novembre 1994

Peu de langues actuellement parlées dans le monde peuvent, comme l'arménien, s'enorgueillir d'être connues depuis le Ve siècle de notre ère. Cependant, étudier l'histoire de cette langue, ce n'est pas seulement accéder à quinze siècles de littérature, c'est également s'interroger sur le peuplement de l'Asie Mineure et du Caucase, qui comptent parmi les plus anciens foyers de civilisation. C'est aussi découvrir des données essentielles sur l'origine commune à presque tous les peuples de l'Europe et du sous-continent indien.

Comparaison

Il suffit de comparer les désinences personnelles du verbe "être" en arménien aux désinences latines et grecques correspondantes pour se rendre compte que ces trois langues remontent au même modèle : su-m, ei-mi, e-m "je suis" ; e-s, e-i, e-s "tu es" ; es-t, es-ti, e(< *e-y) "il est" ; su-mus, ei-men, emk (> e-nk) "nous sommes" ; su-nt, eis-in, e-n "ils sont". De telles comparaisons peuvent être faites pour toutes les conjugaisons et déclinaisons de l'ancien arménien, ce qui établit de façon certaine l'origine indo-européenne de la langue.

D'un autre côté, le système arménien des noms de parenté, très archaïque et plus complexe que celui des langues d'Europe occidentale, reflète sous plus d'un aspect la structure ancienne du clan indo-européen. Par exemple le mot keri "oncle maternel" signifie étymologiquement "celui de sa soeur". II évoque ainsi d'une façon concrète des devoirs de protection qui incombaient à chaque membre masculin du clan indo-européen, non seulement à l'égard de sa soeur, mais surtout à l'égard des enfants de sa soeur, dont il se jugeait responsable autant ou plus que de ses propres enfants. C'est la même réalité qu'on observe dans les chants homériques (Iliade 16, 717) où Apollon apparaît à Hector sous les traits de son oncle maternel pour avoir plus d'autorité et chez Tacite (Germanie 20,5), où on lit que "les fils de la soeur sont aussi chers à leur oncle qu'à leur père". De même encore, au siècle dernier, dans les campagnes arméniennes, pour prémunir les jeunes enfants contre les influences malignes de la lune, on leur montrait cet astre en leur disant kerid ! "ton oncle maternel !"c'est-à-dire qu'on leur désignait la lune comme leur protecteur le plus avéré.

Durant le second et plus de la moitié du premier millénaire avant notre ère, le massif montagneux d'Arménie, au nord-est de l'Anatolie, était peuplé de tribus autochtones qui conquirent leur indépendance contre les Assyriens et formèrent le puissant Etat d'Ourartou. La langue ourartienne a été déchiffrée à la fin du siècle dernier par différents savants comme A. H. Sayce et G. Ter-Mekertchian. Bien qu'elle ait emprunté aux langues indo-européennes voisines, ce n'est pas une langue indo-européenne, mais elle appartient à un type particulier, peut-être comparable au géorgien et aux autres langues caucasiennes du sud. D'autre part, l'arménien a relativement peu hérité de l'ourartien si l'on excepte certains termes spécialisés comme "ought", le chameau, peut-être "tsov", le lac, "tsar", arbre, "sour"épée, voghdj "vivant" et quelques noms de lieu, dont le très célèbre Ararat, qui n'est autre qu'une variante d'Ourartou. La question se pose donc de savoir quand les Arméniens sont arrivés en Arménie et d'où ils venaient.

Quand et où ?

Si l'on s'en tient aux documents écrits, le nom même d'Arménie (Armina et locatif Arminiyaiy "en Arménie") est attesté pour la première fois en ancien iranien dans l'inscription de Darius 1er, sur le bas-relief de Behistoun. Quant au nom de Hayk que les Arméniens se donnent à eux-mêmes, son étymologie demeure mal assurée. Certains savants veulent y reconnaître le nom du territoire de Hayasa, à l'est de l'Anatolie, mentionné dans un document hittite du IIe millénaire avant notre ère. D'autres prétendent y voir le nom du pays Hatti, au centre de l'Anatolie. D'autres enfin rattachent Hay au védique payu "berger". Il est prudent de ne pas choisir entre des hypothèses aussi fragiles et de n'en tirer aucun argument sur l'origine de la langue et du peuple arméniens. Plusieurs siècles avant la chute de l'Etat d'Ourartou, qui survint au début du VIe siècle avant notre ère, il est vraisemblable que les ancêtres des Arméniens vinrent s'établir pacifiquement dans la région depuis les confins occidentaux du massif arménien. Les résultats de la grammaire comparée ainsi que les informations fournies par les historiens grecs (Hérodote, Hécatée de Milet, Xénophon, Strabon) laissent entrevoir qu'une nation arménienne avait séjourné précédemment au centre de l'Asie Mineure et, plus anciennement encore, en Thrace. Après la chute de l'Ourartou, l'arménisation du pays ne fut pas obtenue par la force : elle fut le résultat d'une lente fusion acquise pour l'essentiel entre le VIe et le IIe siècle avant notre ère, mais qui se poursuivit dans les périphéries, notamment au nord-est, jusqu'au Ve siècle chrétien.

Pendant près de treize siècles (du VIe siècle avant au VIIe siècle après notre ère) l'Arménie vécut dans l'orbite du monde iranien. Il en résulta, malgré l'originalité et l'autonomie foncière de la culture arménienne, que l'empreinte iranienne fut très forte en des domaines aussi essentiels que la religion et la représentation des fins dernières, l'organisation politique, familiale et sociale, le folklore, la littérature et la langue. Ainsi, à côté de quelque 500 ou 600 mots directement hérités de l'indo-européen, l'arménien classique compte plus d'un millier d'emprunts à l'ancien iranien, principalement au parthe, dans tous les domaines : droit, administration, armée, commerce et métiers, habillement et nourriture, parties du corps et qualités diverses, vie quotidienne et culte, sans parler des noms de personnes et des multiples procédés de composition ou de dérivation calqués sur l'iranien. Certaines lettres de l'alphabet arménien, notamment tch (cf. tchar "discours") ou encore p, ch, j et kh, apparaissent, à époque ancienne, presque exclusivement dans des mots iraniens. Les influences grecque et syriaque qui se sont exercées au Ve siècle, quand le pays s'est converti au christianisme, sont de très loin moins amples et moins profondes que celle de l'Iran.

Longtemps, "moins soucieux de bien dire que de bien faire", les Arméniens n'essayèrent pas d'écrire leur langue nationale. Pour diffuser leurs décrets, les rois usaient du grec ou de l'araméen de chancellerie. C'est pour défendre le christianisme contre la mazdéisme intolérant des rois perses sassanides que Machtots (appelé Mesrop par les chroniqueurs plus tardifs) inventa l'alphabet arménien et traduisit la Bible au début du Ve siècle. Principalement fondée sur l'usage de la cour royale de Vagharchapat dans la plaine de l'Ararat, la langue de cette tradition s'imposa comme une sorte de langue commune dans un pays sans doute déjà divisé en plusieurs dialectes.

Telle est l'origine de l'arménien classique qu'on devait plus tard appeler grabar "langue des livres", par opposition à l'achkharabar "langue du pays" c'est-à-dire, en fait, à la multitude des dialectes parlés, qui s'écartent sensiblement de la langue littéraire à partir du IXe Siècle et commencent à être écrits à leur tour dès le XIIe siècle.

Riche et expressif, l'arménien de Machtots n'était pas une langue technique, propre à traduire directement les concepts de la science et de la philosophie grecques. C'est aux savants des VIe-VIIe siècles que l'on doit l'invention des termes spécialisés de grammaire, de musique, de rhétorique, de médecine, de physique et de mathématique qui sont demeurés en usage jusqu'à nos jours. S'astreignant à décalquer les mots grecs correspondants, ces traducteurs de "l'école hellénisante" ont créé les procédés de dérivation qui permettent aujourd'hui encore à l'arménien de forger de son propre fonds, sans emprunter au grec, tous les néologismes exigés par le progrès des sciences et des techniques.

Ainsi, dès le VIIIe siècle, l'arménien s'était constitué comme un outil de communication parfaitement codifié capable de couvrir tous les domaines de l'activité humaine et de se réformer au fur et à mesure qu'en apparaissait le besoin. Soumis, comme toutes les autres langues, à l'érosion phonétique et aux innovations analogiques, l'arménien s'est profondément modifié au cours des siècles, mais sans rien perdre de son génie propre. Beaucoup de termes actuellement en usage pourraient être encore parfaitement compris des anciens Arméniens. Ce sont ces qualités de clarté et de solidité qui permirent à la langue de résister à des conditions historiques souvent tragiques et de rester le principal support de l'identité nationale.

Jean-Pierre Mahé

     Ancien titulaire de la Chaire d’arménologie à l’Ecole des langues orientales de Paris

de l'Institut


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